![]() La Guinée anti-Conté jusqu'au bout de la grève
Les syndicats demandent le départ du Président depuis douze jours.
Par Christophe AYAD
QUOTIDIEN : lundi 22 janvier 2007
La grève générale en vigueur depuis le 10 janvier prend un tour
de plus en plus violent et politique en Guinée. Depuis le début du
mouvement, dix personnes ont trouvé la mort dans des violences et
les manifestants réclament désormais ouvertement le départ du chef
de l'Etat, Lansana Conté, jugé incapable de gouverner et tenu pour
responsable de la corruption et de la misère qui rongent le pays.
Avec un revenu moyen de 40 euros par mois et une inflation de 35 %
par an, les Guinéens n'arrivent plus à payer de quoi se
nourrir.
Paralysée. Hier, 2 000 personnes, des femmes en
majorité, ont manifesté à Labé, dans le centre du pays, pour
demander le départ du Président.
«A bas le général !» «Adieu Conté !» «Changement forcé, vive la
République !» pouvait-on lire sur les banderoles. Après
l'intervention de la police, un groupe de jeunes manifestants a
tranché la gorge à une effigie du chef de l'Etat, avant de la
placer dans un cercueil qu'ils ont fait défiler dans les rues de la
ville. D'autres ont incendié la maison de Brada Dramé, préfet de
Dubréka, une ville proche du village natal de Conté. Hier, une
femme, blessée vendredi à Kissidougou, a succombé à ses blessures.
Vendredi, les violences avaient gagné Nzérékoré, la deuxième ville
du pays, près des frontières avec le Liberia, la Sierra Leone et la
Côte-d'Ivoire : l'armée avait ouvert le feu, tuant trois personnes
et faisant douze blessés, lorsque des manifestants ont entrepris de
piller la résidence du préfet. La police a arrêté 95 personnes
depuis le début de la grève, dont dix ont été inculpées.
La vie économique est complètement paralysée par la grève.
L'industrie minière, qui rapporte 10 millions de dollars par mois,
est à l'arrêt. La production de la plus grande mine de bauxite du
pays est interrompue. Des jeunes ont bombardé de pierres des trains
de minerai près du port de Conakry. La Guinée possède les premières
réserves mondiales de ce minerai qui sert à produire de
l'aluminium. Les denrées alimentaires manquent et la plupart des
boutiques sont fermées.
Autocrate. Agé de 72 ans, affaibli par la maladie, le
président Lansana Conté, un ancien soldat qui passe le plus clair
de son temps dans sa ferme, semble redouter un putsch à la faveur
de ces troubles. Il a prononcé hier, d'un camp militaire de la
capitale, une allocution appelant les Guinéens à
«rester unis, surtout les soldats», à qui il a demandé de
«ne pas suivre les syndicalistes, qui ont outrepassé leur
domaine en allant sur le terrain politique». Il a mis en garde
ces derniers :
«Ceux qui veulent le pouvoir doivent attendre leur tour. C'est
Dieu qui donne le pouvoir et, quand il le donne à quelqu'un, tout
le monde doit se tenir derrière lui.» L'opposition politique,
impuissante et divisée, en est réduite à prier pour un coup
d'Etat.
L'interminable fin de règne du vieil autocrate inquiète de plus
en plus la communauté internationale. Le secrétaire général de
l'ONU Ban Ki-moon s'est déclaré
«préoccupé». Il a exhorté toutes les parties concernées à la
«retenue» et les a encouragées à
«rechercher une solution pacifique». Une mission de médiation
régionale des présidents sénégalais Wade et nigérian Obasanjo,
attendue hier, a été reportée. Les syndicats, qui sentent le
pouvoir vaciller, ne veulent pas d'une médiation
«inopportune et inutile», qui risque de
«noyer le poisson». En attendant, c'est la Guinée qui a la
tête sous l'eau...
http://www.liberation.fr/actualite/monde/230073.FR.php © Libération
|